Se comparer à la réalité, pas à l’utopie : le pouvoir du pragmatisme

Il y a déjà un bon moment, j’étais dans séance de résolution de problèmes quand j’ai remarqué quelque chose de frappant. Nous passions notre temps à imaginer des solutions idéales qui n’existaient pas encore au lieu de nous concentrer sur les ressources et possibilités réellement à notre disposition. C’était comme si nous construisions des châteaux dans les nuages alors que nous avions besoin d’un abri immédiat.

Cette observation m’a fait réfléchir : pourquoi avons-nous tendance à nous comparer à l’utopie plutôt qu’à la réalité lorsque nous tentons de résoudre des problèmes ? Et surtout, en quoi cela sabote-t-il notre efficacité ?

Imaginons un instant que vous dirigez un projet qui prend du retard. Vous pouvez passer des heures à rêver d’une équipe parfaite avec des ressources illimitées… ou vous pouvez analyser les contraintes réelles et trouver des solutions pragmatiques avec ce que vous avez sous la main. La première approche est séduisante mais stérile. La seconde est transformatrice.

J’ai longtemps eu cette démarche, me comparer, ou plutôt comparer ce que je faisais, à une utopie avec pour conséquence directe d’être piégé dans l’action inadaptée voire parfois l’inaction. De fait, cela crée un fossé infranchissable entre la situation actuelle et un idéal inatteignable. Ce fossé générant frustration et démotivation. J’ai vu des équipes brillantes paralysées par ce syndrome du « tout ou rien » où l’on préfère ne rien faire plutôt que d’accepter une solution imparfaite.

Dans notre culture professionnelle, et il faut bien le dire sur les réseaux sociaux, nous sommes constamment exposés aux success stories, aux cas d’école parfaits, aux meilleures pratiques qui donne de super résultats. Cette surexposition crée une distorsion de la réalité : nous oublions que ces succès sont souvent le résultat de longues périodes d’itérations, d’échecs et d’apprentissages.

Cette comparaison constante à l’utopie génère ce que j’appelle « la paralysie du perfectionniste ». J’ai observé ce phénomène à plusieurs reprises : des équipes qui reportent indéfiniment le lancement d’un projet parce qu’il n’est pas « assez bon », des managers qui refusent d’implémenter des améliorations parce qu’elles ne résolvent pas complètement le problème, des entrepreneurs qui ne se lancent jamais parce que leur idée n’est pas encore « parfaite ».

Le paradoxe, c’est que cette quête de perfection nous empêche précisément d’atteindre l’excellence. Parce que l’excellence n’est pas un état fixe, c’est un processus d’amélioration continue. Et ce processus nécessite de commencer quelque part, même imparfaitement.

À l’inverse, se comparer à la réalité – c’est-à-dire évaluer sa situation par rapport à ce qui est véritablement possible aujourd’hui avec les contraintes actuelles – libère. Cela permet d’identifier les petites améliorations accessibles, ces victoires rapides qui construisent l’élan vers le changement.

Un exemple concret : le podcast que vous écoutez actuellement.

Cela faisait un moment que j’avais eu l’idée, j’avais tout préparé, le site web, les comptes sur Spotify et Apple podcast, la charte graphique, etc. Même la petite musique d’intro et d’outro. Mais je ne commençais pas car je trouvais que ce que je produisais sous forme de test n’étais pas assez bien par rapport aux podcasts que j’ai l’habitude d’écouter. Et puis finalement un jour, je me suis lancé en me disant que ça ne serait clairement pas parfait, mais que si je ne démarrer pas, je n’avais pas de possibilité de m’améliorer. Pour être honnête je pense que ce que vous écoutez actuellement peut encore être amélioré mais au moins j’avance et je suis dans l’action.

Il existe un concept que j’affectionne particulièrement : le « good enough for now ». Ce n’est pas du laxisme ou de la médiocrité, c’est une philosophie pragmatique qui reconnaît que le contexte évolue constamment et que la meilleure solution aujourd’hui ne sera probablement pas la meilleure solution demain.

Quand nous acceptons qu’une solution soit « assez bonne pour maintenant », nous nous donnons la permission d’agir. Et l’action, même imparfaite, génère de l’apprentissage. Cet apprentissage nous permet ensuite d’itérer, d’améliorer, de progresser. C’est exactement ce cercle vertueux que bloque la comparaison à l’utopie.

Voici quelques approches que j’ai mise en pratique dans la gestion quotidienne des problèmes ?

Accepter les contraintes comme des guides plutôt que comme des obstacles.

Les limites de temps, de budget ou de ressources humaines ne sont pas des ennemis mais des paramètres qui stimulent la créativité. Les grandes innovations naissent souvent de contraintes fortes. Quand je travaillais sur un projet avec un budget très serré, cette contrainte a forcé à trouver des solutions plus réfléchies et finalement plus efficaces.

Adopter la méthode des petits pas.

Au lieu de viser la transformation complète d’un processus, identifier la plus petite amélioration possible qui peuvent être mise en œuvre dès aujourd’hui. Exemple concret, j’ai vu une équipe réduire drastiquement le temps de traitement d’un dossier simplement en modifiant un formulaire, sans attendre la refonte complète du système informatique.

Célébrer le progrès relatif plutôt que la perfection absolue.

Comparer la situation à celle d’hier, pas à un idéal théorique. Cette équipe qui a réduit ses délais a réalisé une avancée significative, même si elle reste loin des performances d’Amazon.

Appliquer au projet ou à la résolution de problèmes, cette approche pragmatique transforme la dynamique. Cela génère donc des opportunités d’amélioration continue plutôt que des sources de frustration. Je me souviens aussi de cette réunion où, au lieu de nous lamenter sur notre manque de ressources face à un idéal, nous nous sommes demandé : « Que pouvons-nous faire aujourd’hui, avec ce que nous avons, pour avancer d’un pas ? » Cette simple reformulation a libéré une énergie créative incroyable.

Il y a aussi quelque chose de profondément libérateur dans l’acceptation du « suffisant ». Dans notre société qui glorifie l’excès et le « toujours plus », reconnaître qu’une solution est suffisante demande du courage et de la lucidité.

Ce principe me rappelle un concept que j’enseignais lorsque je travaillais dans le domaine des soins. Quand on intervient auprès d’un patient critique, on part d’un équilibre existant. Chaque acte de soin, aussi nécessaire soit-il, vient temporairement perturber cette stabilité. Le geste technique, l’ajustement d’un traitement, même l’interaction elle-même créent une micro-instabilité dans le système.

L’erreur courante que je voyais chez les jeunes collègues était cette tentation d’enchaîner immédiatement plusieurs interventions, poussés par l’envie bien intentionnée d’optimiser rapidement la situation. Mais j’insistais sur un principe essentiel : avant d’introduire une nouvelle perturbation, il faut impérativement laisser le système retrouver son équilibre.

Cette patience n’est pas de l’inaction, c’est de l’intelligence contextuelle. Dans cette phase de stabilisation, on observe les effets réels de notre intervention. On collecte des données fiables. On évalue si le résultat correspond à nos attentes. Cette période d’observation à froid, sans l’urgence de l’action, nous permet de prendre des décisions éclairées pour l’étape suivante. On cherche à avoir un effet suffisant pour le moment, et ensuite on cherche à l’améliorer.

C’est exactement la même logique dans tout processus d’amélioration : pour implémenter un changement, il faut laisser le système se stabiliser, analyser lucidement les résultats, puis seulement entamer le cycle suivant. Cette discipline du tempo crée les conditions d’une amélioration durable plutôt que d’une agitation stérile.

Le « suffisant » n’est pas l’ennemi de l’excellence, c’est son allié. Il nous permet de concentrer nos efforts là où ils comptent vraiment plutôt que de disperser notre énergie dans une quête sans fin de perfection.

Si je fais le lien avec le thème de cet épisode, se comparer à la réalité plutôt qu’à l’utopie transforme fondamentalement notre rapport à l’échec. Quand nous nous comparons à un idéal inatteignable, chaque écart est vécu comme un échec. Mais quand nous nous comparons à notre point de départ, chaque progrès, même minime, devient une victoire.

Cette différence de perspective change tout. Elle transforme l’échec d’un verdict définitif en feedback précieux. Elle remplace la frustration par la curiosité : qu’avons-nous appris ? Comment pouvons-nous faire mieux la prochaine fois ? Quelle est la prochaine petite amélioration à mettre en œuvre ?

Dans mon parcours, certaines de mes plus grandes avancées sont venues de ce que j’aurais pu considérer comme des échecs si je m’étais comparé à une utopie. Mais en les regardant comme des étapes d’apprentissage dans un contexte réel avec des contraintes réelles, ces expériences sont devenues des tremplins plutôt que des obstacles.

En résumé, comparez-vous à la réalité, pas à l’utopie. Acceptez les contraintes comme des catalyseurs de créativité. Célébrez chaque petit progrès. Et surtout, agissez maintenant avec les moyens du bord plutôt que d’attendre des conditions parfaites qui ne viendront jamais.

Donc, la prochaine fois que vous faites face à un problème, posez-vous cette question : « Quelle est la plus petite amélioration que je peux mettre en œuvre aujourd’hui ? » Vous serez surpris de voir comment cette approche pragmatique peut débloquer des situations qui semblaient insurmontables.